Pourquoi les oiseaux chantent – 1928

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‘Pourquoi les oiseaux chantent’ est un livre écrit par Jacques Delamain et publié en 1928. Suivront ‘les jours et les nuits des oiseaux’, livre qui raconte l’expérience de l’auteur avec les espèces rencontrées et ‘Portraits d’oiseaux’, complément décrivant la vie de ces mêmes oiseaux. Ces ouvrages sont les tous premiers écrits de vulgarisation ornithologique. Nous pouvons supposer qu’ils ont contribué à sensibiliser le plus grand nombre à la connaissance et la protection de l’avifaune. Le livre ‘Portraits d’oiseaux’, publié en 1938,  a été écrit en réponse à beaucoup de demandes concernant la connaissance des espèces. Il est illustré par Roger Reboussin dont nous avons reproduit ici quelques aquarelles.

 

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Pourquoi les oiseaux chantent – extraits 

Un matin de novembre. Les choeurs d’oiseaux ont commencé par un chuchotement doux. En lisière du bois, dans la tourbière où des traînées de brouillards s’attardent encore au-dessus des fossés gorgés d’eau, la troupe des Tarins verts, arrivée depuis quelques jours des forêts du Nord, fait jaillir des aunes un crépitement de notes métalliques. Plus loin, dans la vallée abritée, une bande d’Étourneaux emplit la cime du peuplier d’un bavardage à la fois chanté, parlé et sifflé, composé de tous les bruits de la nature, que ces mimes au manteau noir pointillé de blanc ont recueillis dans leur va-et-vient entre la plaine et la forêt. Une douzaine de petits Cinis, verts comme les Tarins, mais plus courts de bec et plus menus, laissent filtrer, entre les aiguilles des pins maritimes, un filet de son mince, strident, pareil à un bruissement de sauterelles. Au versant ensoleillé du coteau calcaire, une sonnerie de perles de verre entrechoquées signale, dans le noyer, la troupe des Proyers immobiles comme des feuilles brunes que l’hiver aurait oubliées sur les branches. Un peu plus tard, aux derniers rayons cuivrés, un autre choeur, le plus clair de tous peut-être, le plus frais, celui des Linottes, égaiera le jour finissant. L’oiseau n’est jamais tout à fait silencieux; créature sociable, nerveuse, perpétuellement en alerte, qu’un coup d’aile emporte dans l’espace, il doit communiquer constamment avec ses semblables à travers l’étendue. Il faut que le signal porte loin, pénètre le bois touffu, perce le vent. Du gosier aux multiples membranes, commandées par des muscles puissants, sortiront des sons, différents pour chaque espèce, ayant chacun une expression propre. Le cri d’appel rallie la bande dispersée dans les chaumes, vibre à travers la bourrasque, sur la côte marine, pour convier les Mouettes et les Hirondelles de mer au festin commun, ou retentit, aigu et mystérieux, pour assurer le contact entre les migrateurs nocturnes. Le signal d’alarme éclate, sonore, sous le coup de la surprise, ou naît en sourdine et comme chuchoté de proche en proche, à la menace du vol de l’Épervier. La note d’étonnement, celle de colère, que la mère inquiète jette à l’intrus, font blottir la couvée au creux du nid; ou bien c’est dans un tumulte de cris de défi et de ralliement au combat que la Chouette Chevêche, découverte en plein jour sur la fourche de la grosse branche de l’orme, est houspillée par les Mésanges et les Pinsons. Et encore, quand le Busard surgit, très loin dans le ciel, sa femelle, qui couvre les petits vêtus de duvet blanc, s’est envolée vers lui : elle a perçu, bien avant l’oreille humaine, la vibration aiguë annonçant qu’il tient, dans une de ses pattes, le campagnol pour le repas de la couvée. Comme tous ces cris, les voix de l’hiver ne sont pas encore du vrai chant mais l’expression d’émotions simples, l’émanation de l’esprit du troupeau. La solidarité des mauvais jours a réuni les oiseaux par espèces. Ensemble, ils ont volé au terrain de pâture, dormi dans les taillis bas ou dans la tête touffue des pins. Le premier rayon de soleil, dans la matinée froide, a fait jail­lir de leur gosier les notes joyeuses : sensation de bien-être, les ailes, encore mouillées par le bain, étalées à la lumière; joie d’être ensemble, de même plumage, de même vie, de même âme… 

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 …Chez les plus doués eux-mêmes, les Passereaux, le chant, avant d’atteindre à la beauté, hésite et tâtonne. Beaucoup d’espèces n’ont qu’une seule note, à peine distincte du cri. Le Bruant des haies, perché sur le buisson d’aubépine, zézaie inlassablement son unique syllabe. Ses cousins, le Bruant jaune et l’Ortolan, ont trouvé la phrase simple, monotone au début, mais qui s’épanouit en finale sur une claire note tenue. Le Pinson l’amplifie dans son refrain précis, au crescendo éclatant. La Linotte et le Chardonneret la prolongent et la rompent en un récit musical assez confus mais spontané, ingénu et ponctué de fraîches exclamations. L’Alouette des champs varie ses combinaisons, compose, improvise et, sur la trame musicale la plus simple, touche au grand art. Avec un timbre plus plein, les Fauvettes assemblent leurs notes en chansons joyeuses, limpides, un peu faciles. Une d’elles, la Fauvette à tête noire, dans sa belle phrase sonore et largement rythmée qu’elle lance à plein gosier, fait pressentir déjà la famille des maîtres, celle des Turdidés ou Grives, qui donne sous nos climats quatre grands artistes : le Merle, la Grive musicienne, le Rossignol et le Rouge-Gorge

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 Le premier, l’oiseau noir au bec jaune, le roi des haies, anime nos campagnes, dès que l’hiver s’adoucit, de sa strophe aux tons flûtés et pleins. La phrase est un peu courte, mais riche et bien liée, la cadence est belle, l’émission aisée, liquide, sereine. Dans le carillon rythmé de ses notes claires, rapides, imprévues, la Grive musicienne enferme toute la joie de vivre, la véhémence capricieuse et gaie, et c’est l’hymne le plus frais du premier printemps qui jaillit de sa poitrine rousse mouchetée de noir. Un peu plus tard, en avril, le Rossignol déploie, dans son chant nocturne, ses accents passionnés, ardents, sincères. Celui-ci possède toutes les ressources de l’art : en une vingtaine de strophes différentes, il accumule ses notes pleines et riches, il les lie, les oppose, les répète. A peine s’est-il tu, aux premières lueurs de l’aube, que le Rouge-Gorge fait entendre sa voix aux modulations infinies; elle est toute en nuances, sans cesse variée dans son thème, successivement au diapason de tous les chants, de tous les cris de la nature, et si insaisissable dans ses sautes imprévues que le petit oiseau brun à la poitrine couleur de rouille peut chanter tout près de nous sans que nous le remarquions. 

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 Mais voici la vie émotive de l’oiseau à son comble : bien-être, joie d’exister, bonheur de se sentir à sa place dans le coin de nature élu, de tenir le territoire en face des convoitises rivales, désir et possession de la compagne. Le chant, détente libératrice d’une plénitude vitale que l’oiseau ne peut contenir, est émis par le mâle avec des attitudes souvent étranges, tantôt frénétiques, tantôt figées, qui trahissent l’agitation profonde de l’être et le transfigurent. Les Bruants, perchés sur l’extrême bouquet de feuilles de l’arbrisseau, renversent la tête en arrière, dans une pose extatique. Le Chardonneret, les ailes pendantes, remue son corps de côté et d’autre, sur le pivot de ses pattes grêles. La Huppe, d’un geste grave, à chacun de ses « pou-pou-pou », salue en déployant son aigrette. Le Traquet Pâtre, quittant son observatoire sur la tige recourbée de la ronce, se maintient en l’air, par l’agitation rapide de ses petites ailes, comme s’il était suspendu à un fil invisible, pendant qu’il égrène sa chansonnette acide. La Fauvette grisette se lance au-dessus de la touffe de l’églantier, pirouette en l’air et retombe, pour y finir sa strophe, dans le fourré. Le Cini, le Verdier, la Linotte, au vol d’ordinaire court et saccadé, glissent maintenant dans l’espace, les ailes largement étalées, avec des souplesses de chauve-souris… 

 


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